Contribution d’ Annie THOMAS

« le monde est plus intéressant s’il est complexe, la réflexion plus gratifiante si elle est nuancée et l’intellectuel plus utile lorsqu’il permet de clarifier plutôt que simplifier… »

Donner à lire la société et redonner du sens à la politique, voilà une des ambitions affichées par les Rencontres progressistes que nous venons de créer cet automne. À ce titre, la lecture de l’ouvrage du philosophe Pierre-Henri Tavoillot* , De mieux en mieux et de pire en pire est éclairante pour nos travaux et nos réflexions.

Nous qui nous situons dans le camp du progrès comme en atteste le choix du nom de notre association, nous sommes interpellés par ses propos. Notre société va-t-elle de plus en plus mal comme on pourrait le croire à écouter nos concitoyens ou certaines déclarations politiques ou en fait va-t-elle de mieux en mieux au regard des progrès enregistrés dans de très nombreux domaines comme la réduction de la faim dans le monde, la sécurité, la santé… En résumé, vivons-nous un déclin ou un progrès ?

L’auteur  propose des « chroniques hypermodernes » et paraphrasant Montesquieu, nous demande « comment peut-on être moderne ? » et continuer à avoir foi dans le progrès et l’avenir. Les chroniques explorent les grands sujets sur lesquels on s’affronte presque quotidiennement comme le crépuscule de l’autorité, la refondation de la laïcité, la culture générale introuvable, la santé. Elles s’interrogent sur les dilemmes d’une société d’individus, violences, vieillissement, travail, féminisme… Elles creusent l’interrogation sur la panne de civilisation, l’humanisme, les idéologies, la philosophie politique de l’état islamiste, l’Europe… À chaque fois, sur chacune de ces questions le dilemme progrès/décadence s’impose et avec lui le désarroi d’espérer le résoudre.

La démarche retenue nous permet de prendre du recul historique et philosophique sur toutes ces interrogations dans une langue fluide et accessible. Au final, Pierre-Henri Tavoillot propose des clés qui permettent de comprendre notre époque si complexe.

Prenons un exemple pour illustrer ce propos. L’auteur s’interroge sur ce qu’est l’humanisme à partir de l’expression « remettre l’homme au centre », démontrant que ce programme se retrouve aujourd’hui partout : dans l’entreprise, en politique, dans l’univers médical… Mais pour lui, il s’agit de savoir de quel homme on parle. Pour ce faire, il nous invite à (re)découvrir les trois grands sens du mot humanisme : le respect des autres hommes, le savant spécialiste des études littéraires à la Renaissance et enfin l’humanisme philosophique du XVIIIe qui fait de l’homme « sa référence suprême… au détriment de Dieu ». Après cet éclairage historique et philosophique, il poursuit son propos en analysant les quatre défis de l’humanisme à travers quatre questions :

  • Comment définir l’homme ;
  • Comment penser l’unité de l’humanité ;
  • Comment évaluer la place et l’action de l’homme dans la nature, sujet fort actuel ;
  • Et, enfin, comment donner sens à la finitude ?

De ce rapide survol de ces quatre défis, Pierre-Henri Tavoillot écrit que l’humanisme n’est pas « la philosophie molle d’un consensus » mais qu’il demeure un programme à réaliser, exigeant, difficile et complexe. Et ce d’autant plus que l’humanité et notre société se trouvent face à des questions totalement inédites. Pour lui, la seule ressource disponible est la réflexion et l’humanisme désigne davantage un horizon de sens qu’un édifice établi.

À travers tous les sujets évoqués (ce livre est d’une richesse folle) l’auteur propose une méthode d’analyse et de réflexion et tente une troisième voie. Il plaide pour une société d’adultes responsables, lucides qui savent qu’aucun rêve exaucé n’abolira jamais « ni le tragique de l’existence ni la finitude humaine, c’est-à-dire tout ce qui fait que nous ne sommes pas des dieux ». Pierre-Henri Tavoillot nous invite à aimer notre époque en adulte, d’en apprécier l’ambivalence, de retrouver un cap et d’être donc « un mieux-en-piriste assumé » car « le monde est plus intéressant s’il est complexe, la réflexion plus gratifiante si elle est nuancée et l’intellectuel plus utile lorsqu’il permet de clarifier plutôt que simplifier… ». Il renoue par là-même avec la noblesse de la place de la philosophie dans le champ politique.

À lire sans modération.

*Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences en philosophie à l’université Paris-Sorbonne et président du Collège de Philosophie.

Pierre-Henri Tavoillot, De mieux en mieux et de pire en pire, chroniques hypermodernes, Éditions Odile Jacob, septembre 2017, 264 p.

Annie Thomas

11 décembre 2017