Introduction

2017 : le candidat socialiste à la présidentielle obtient 6% des suffrages et quitte les rangs de son parti. Quelques semaines plus tard, son concurrent à la primaire de gauche en fait de même. Aux législatives, près de 100 députés de la nouvelle majorité sur 330, issus du parti socialiste, suivirent également le chemin de la sécession. Depuis le début du processus, ce sont des millions d’électeurs qui ont précédé ou accompagné ces mouvements. A l’échelle de son histoire, jamais le mouvement socialiste n’aura subi une telle scission. Autant dire le mot.

L’échec fut violent. Son onde de choc rend encore dérisoires, aujourd’hui, toutes les certitudes péremptoires. Le peuple ne se trompe pas. Certes, la vague Macron a davantage résulté d’un besoin de renouvellement et d’une fatigue démocratique face au jeu classique de l’alternance que d’une adhésion à son programme. Mais ce qu’ont proposé à la fois la gauche et les socialistes, dans le cadre de cette campagne présidentielle, ne saurait constituer pour autant, sur le fond comme sur la forme, la base d’une reconquête.

Il serait trop facile d’arrêter le curseur temporel à cela.

Sans doute faut-il remonter plus loin, sans doute faut-il revisiter les conditions singulières de chaque période historique de la gauche au pouvoir et isoler la récurrence de ses difficultés dans l’exercice même de ce dernier.
Sans doute faut-il s’interroger sur sa capacité à se dépasser elle-même, à anticiper les évolutions du monde, à analyser la sociologie de ceux à qui elle s’adresse, à s’émanciper d’une forme de pré-science et d’arguments d’autorité dont elle s’est sentie si souvent autorisée par son ancrage dans l’histoire du mouvement ouvrier.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde sur le mot de refonder. Mais ne faut-il pas plutôt fonder que refonder, construire au lieu de reconstruire, innover au lieu de rénover.

Pour dessiner les contours d’un nouveau progressisme, la recherche d’un chemin praticable dans l’opposition comme dans l’exercice du pouvoir est un prérequis. C’est celle d’un nouveau contrat social, déclinant les nouveaux compromis historiques d’une société plus cohésive, retissant le lien entre les exclus et les salariés, entre la production et la redistribution, entre la rente et le risque, entre la République et la démocratie, entre l’État et la société, entre l’égalité et la liberté.

Il ne suffit pas de s’opposer pour se redéfinir ou d’adouber toutes les révoltes comme si elles étaient en soi légitimes. Il faut sortir d’une définition négative et subsidiaire de la gauche. Elle ne pourra renaître en brandissant des chapelets de généralités.

La diabolisation du pouvoir, après l’avoir exercé soi-même, ne serait que le réflexe d’une paresse insensée. De même, la diabolisation de son propre bilan au pouvoir ne saurait devenir le gage d’une vertu retrouvée. La démocratie souffre de trop de caricatures et c’est une véritable crise de fatigue à l’endroit de la gauche comme de la droite dont elle a été l’expression.

Des forces se prétendent les nouveaux gouvernails de l’histoire. Elles entendent incarner à gauche où à droite, la quintessence du peuple afin de mieux s’en servir, pour les uns, ou de mieux l’asservir, pour les autres.

« L’homme-peuple » ou « la femme-peuple » est une véritable construction idéologique, au service d’une théorie de l’incarnation, exaltant le mythe de la souveraineté immédiate et méprisant institutions, organisations collectives, corps intermédiaires.
Face à ces populismes rampants, le progressisme doit tirer les leçons de ses impuissances, de l’épuisement de ses modèles, de ses discours, de ses pratiques.

De cette crise, Emmanuel Macron est le symptôme. En sera-t-il la solution ?

La fragilité de sa victoire est consubstantielle à ce qui en a fait sa force. En rupture avec le modèle dual de la représentation politique en période de conquête, le nouveau pouvoir va devoir inscrire son action dans l’institutionnalisation de sa forme pour gouverner.
Sa victoire n’aura pas été celle d’une lente construction enracinée mais d’une opportunité courageusement saisie, saisissant le bâton tombé des mains d’une social-démocratie sans ressources. Cette victoire n’en reste pas moins légitime et étayée d’une lecture (critique) de la société qu’on ne peut balayer d’un revers de main par sa seule caractérisation libérale.

Partant de ce qui précède et issu(e)s pour beaucoup d’entre nous du Parti Socialiste, nous avons décidé de créer « Rencontres Progressistes ».

Il ne s’agit pas d’un nouveau courant. Son horizon n’est pas celui d’enjeux de pouvoir ou d’un énième congrès.
Rencontres Progressistes est un lieu de réflexion.
Il n’entend pas stigmatiser mais questionner.
Il n’entend pas schématiser mais forger.
Il n’entend pas s’enfermer mais ouvrir un nouvel espace social et réformiste.

A l’heure ou l’expérience Macron aborde désormais pleinement l’exercice du pouvoir, nul doute que les contradictions de cet exercice vont ouvrir les espaces d’une opposition revigorée. Doit-on se satisfaire de cela ? Nous ne serons pas de ceux-là. Les difficultés du premier ne suffiront pas à construire l’éventuelle alternative de la seconde.

La période cumule des exigences sur la pensée et sur l’action. Elles sont bien sûr à la fois stratégiques et organisationnelles mais elles sont surtout intellectuelles et politiques. Parce que tous les champs de l’action politique sont concernés, ce n’est pas une mais toutes ces dimensions qu’il va s’agir d’articuler.

Telle sera la tâche de Rencontres Progressistes.