Éditorial

Macron à l’Élysée, plus que 4 ans

En ces instants d’anniversaire de la présidentielle 2017, peu de commentateurs pour indiquer la durée du bail qui reste. Plus que 4 ans. Autant dire, trois budgets en préparation dont seulement deux à l’issue desquels les français sentiront concrètement les effets. Seront-ils ceux d’un rééquilibrage ? Certains parlementaires de la majorité l’espèrent. J’ose dire que moi aussi. Je voudrais y croire dans l’intérêt des français eux-mêmes. Sauf que la trajectoire et la programmation financière décidées laissent malheureusement peu d’espoir.

Dans l’immédiat (et les mesures d’aujourd’hui de la loi de finances 2018), le compte n’y est pas et le contexte européen laisse songeur sur l’effectivité du volontarisme affiché.

L’année 2017 fut celle d’une Gauche année zéro. Un Président identifié comme menant une politique de droite mais doté d’une confiance inégalée depuis longtemps pour un Président en exercice. Une radicalisation de la contestation dont la forme fut et reste consubstantielle à la crise de débouché et de l’offre politique à gauche.

Dans ce contexte, en ce début 2018, un congrès socialiste s’est tenu. La perspective d’une refondation pratique et idéologique est tracée. Tant mieux. Cette démarche rejoint les motivations de « rencontres progressistes ».

Comme pour prolonger son moment électoral, Emmanuel Macron a choisi d’imprimer depuis un an son moment gouvernemental par l’image d’un homme en mouvement. Tel le cycliste forcé de pédaler faute de poser pied à terre pour éviter la chute, il a imprimé une marque. Hypermoderne parce qu’hyperactif, sera-t-il pour autant indélébile ?

Un pari risqué

A ce jour, les français aiment ça. « Qui ne tente rien, n’a rien » nous dit l’adage. Dans cette reconnaissance des français pour sa prise de risques, il entend perpétuer la confiance et installer de façon dynamique sa légitimité. Mais de quels français parle-t-on ?

Les tentatives de diabolisation se fracassent à peine écloses. Les prêchi-prêcha s’enlisent sans passer le mur du son. Après avoir fait perdurer au maximum l’effet de souffle d’une légitimité acquise dans le moment électoral, la stratégie modernisatrice à marche forcée fait le pari de la submersion. Pousser aussi loin que possible le bouchon, faire reculer tant que possible le seuil de l’acceptabilité sociale des changements proposés.

Le pari est risqué. L’équilibre social du pays reste fragile, traversé de contradictions, soumis à la violence de pressions communautaristes et identitaires, révulsé par la croissance des inégalités de tous ordres. Le corps social n’est pas un fossile que l’on bouscule d’une pichenette.

Trois Présidents en un

La stratégie très gaullienne d’E. Macron passant du « ni-ni » au « et-et », du ni gauche ni droite au « en même temps », continue l’œuvre d’assèchement des territoires de l’alternance crédible.

Sa pratique très Pompidolienne de valorisation d’une technocratie d’Etat éclairée poursuit son œuvre rénovatrice, installant inexorablement la protection de couches sociales modernisatrices dans son vivre ensemble. Les premiers de cordée se projettent dans son désir d’avenir. Les premiers de corvée s’impatientent des bénéfices collatéraux d’une théorie du ruissellement pourtant contraire à celle de l’infiltration.

Sa communication très giscardienne, peaufine la version sociale d’un libéralisme du « bon sens » résistant à l’épreuve en attendant les preuves.

Les trois dimensions de cette nouvelle synthèse résisteront-elles à l’expérience et à l’examen précis de la politique gouvernementale menée par ses « collaborateurs » ?

L’efficacité n’est pas une valeur

Il fait ce qu’il a dit. Dit-il. Et ce n’est pas rien, me direz-vous. Mais que nous dit-il de ce qu’il fait ?

La crise de la démocratie serait une « crise de l’efficacité » a-t-il récemment déclaré dans son fameux publi-reportage de TF1. Je connais des pays où l’efficacité est bien au rendez-vous. Seraient-ils des exemples ? Ce critère suffirait-il à l’exigence de sens si nécessaire pour faire société. Doit-on en définitive réduire la vérité à l’utilité ? Beau sujet ! Il réclamerait certainement la double convocation d’Hannah Arendt et du comte de Saint Simon.

L’argument de l’efficacité, cédant ainsi à l’impératif politique de justification, vient utilement rappeler que la technocratie a justement ancré son fondement historique dans le culte de l’efficacité.

Il rentre aujourd’hui en résonance avec une certaine pratique institutionnelle du pouvoir, une valorisation managériale chère à la technocratie dominante, une méfiance des corps intermédiaires, une personnalisation de la conviction combinée à la nature même de sa victoire électorale faite d’une opportunité saisie plutôt que patiemment et collectivement construite.

C’est là où le souci d’annuler la politique par la technique rejoint la volonté de « dépolitisation ». L’idée n’est pas nouvelle. Mais tant que les clivages sociaux et culturels qui affectent les hommes n’auront pas été effacés, comment envisager de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes ?

Le dernier ouvrage de notre Président s’intitulait « Révolution » comme pour en finir avec la fatigue démocratique des alternances politiques entre droite et gauche.  Ainsi propose-t-il de de passer de cet âge, comme s’il était « féodal », à l’âge positif de la nouvelle révolution immatérielle dont les acteurs les plus compétents et innovants auraient pour tâche de contribuer à piloter le pays, d’en faire une contrée prospère où règneraient l’esprit d’entreprise comme instrument de paix sociale.

Cette vision, que l’allégorie du premier de cordée illustre, n’est pas loin de St Simon dans son Exposition de la Doctrine de 1830. A chacun selon sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres.

Emmanuel Macron nécessite mieux que des caractérisations sommaires. Ces derniers temps, l’analyse précise de sa vision et de sa pratique éclairent à plus d’un titre l’éloignement vis à vis des élans passés. Nombreux sont ceux qui réinterrogent leur soutien initial à l’aune des politiques engagées.

« En même temps », à trop vouloir se situer entre la gauche et la droite, il ne fait qu’en démontrer l’utilité et qu’elles demeurent encore bien des repères autour de valeurs.

Rencontres Progressistes mai 2018